Episode 8

Mon accident, le temps passé entre la vie et la mort et le premier mois de mon hospitalisation au cours duquel je ne pouvais pas bouger de mon lit me poussèrent à réfléchir sur le caractère sacré de la vie. Je me rendis également compte que cette vie avec laquelle nous jouons souvent ne tient qu’à un fil. Elle est si précieuse que nul n’a le droit d’en disposer surtout lorsqu’il s’agit de la vie d’autrui. En seulement un mois, j’assistai au décès de trois malades qui partageaient la même salle que moi. J’étais effrayée à l’idée de subir le même sort que ces derniers. Ce n’était que dans ce moment de frayeur que je réalisai véritablement la gravité de mon acte envers Jonas. Ce qui m’étonna le plus, c’est que ce sentiment de regret, je ne l’eus qu’au regard de Jonas. Fabrice, mon premier mari que j’avais réussi à envoyer six pieds sous terre n’émergea même pas dans mes souvenirs. Au fil du temps, je compris que la raison principale qui guidait une telle réaction tenait au fait que je ne l’avais jamais aimé. C’était bien vrai car, contrairement à Jonas que je rencontrai par pur hasard dans un moment de faiblesse où mon cœur parlait plus que ma tête et mes calculs ambitieux, je n’avais épousé Fabrice que pour le strict besoin matériel. Jonas et moi avions passé du temps à nous côtoyer ; j’appris à le connaître et à l’apprécier avant de lui donner mon assentiment pour le mariage. Cette union n’aurait pas eu lieu s’il n’avait pas été fortuné, je n’en disconviens pas. Mais, concernant Fabrice, le cœur n’avait jamais eu sa place. Je ne l’aimais pas. Il était d’ailleurs trop âgé pour moi. Si je l’avais choisi, ce n’était pas pour sa capacité à assurer sous la couverture mais bien parce que je voyais en lui un homme fini dont un pied avait déjà entamé le voyage du non retour vers les ancêtres.

Ma rencontre avec ce célibataire endurci comme se plaisaient à le nommer de nombreuses femmes qui avaient tant bien que mal tenté de le séduire n’avait pas été fortuite. Elle fut le résultat d’un plan minutieusement préparé  avec le concours de ma mère. Je n’avais que vingt-deux ans et il allait être ma première victime. Je tournais ainsi la page de mes amourettes en laissant sur le carreau mes victimes de jeunesse. Ma mère estimait qu’il était temps pour moi d’aller à la pèche aux baleines plutôt que de continuer par m’attarder sur les petits poissons de la lagune. Le choix porté sur Fabrice s’expliquait d’abord par le fait que l’on voulait relever le défi en brisant les remparts qui entouraient le cœur de cet homme qui semblait inaccessible et, ensuite parce que sa condition physique nous laissait entrevoir son décès rapide. Sur ce point, justement, nous eûmes tort. Ma mère et moi n’avions pas prévu que ma présence dans sa vie allait profondément changer Fabrice. Nous nous mariâmes seulement cinq mois après notre première rencontre provoquée à l’occasion d’une réception à laquelle j’avais réussi à me faire inviter. La promesse qu’il me fit le jour de nos noces était que par respect pour moi et pour se donner la chance de vivre plus longtemps à mes côtés, il allait enfin écouter son médecin et arrêter de boire. Cela faisait exactement six ans qu’il n’avait pas cessé de s’empoisonner avec de l’alcool. Cette période coïncidait avec le décès de sa première femme avec qui il n’avait malheureusement pas eu d’enfant. Depuis, il n’avait pas réussi à faire le deuil. Aussi ne s’intéressait-il à aucune autre femme malgré les tentatives de nombreuses courtisanes dont la plupart avait comme moi, plus le regard rivé sur son compte en banque que sur sa propre personne.

Mon plan prenait donc un coup. Je n’avais pas prévu que Fabrice se reprendrait. Bien au contraire, j’espérais qu’il boive plus encore car j’étais pressée de sortir de cette relation qui ne m’apportait aucune joie si ce ne sont les cadeaux dont il me couvrait. Au départ et vu sa condition physique, je ne lui donnais pas plus de deux ans à vivre. C’était peine perdue. Les deux ans passèrent et je dus rester prisonnière d’un amour de façade pour deux nouvelles années. Je n’en pouvais plus. C’est alors que je décidai de me libérer de cette geôle mais il n’était pas question de rompre tout simplement au risque d’avoir sacrifié quatre années de ma vie pour rien. Fabrice était l’obstacle entre sa fortune que je convoitais et moi. Je n’avais pas d’autres solutions que de l’écarter.

Il n’est pas aisé de parcourir les pages de sa propre vie surtout lorsqu’elles sont entachées de faits si obscures qu’en y prenant vraiment la mesure de leur gravité l’on a honte de se regarder dans un miroir. En ce qui me concerne, j’avais eu la chance d’avoir à mes côtés les sœurs religieuses pour me réconforter et m’encourager à demeurer constante sur la voie de la repentance. L’aumônier de l’hôpital avait également été d’un réel soutien pour moi. C’était lui d’ailleurs qui en m’écoutant, soit en confession, soit au cours de nos nombreux échanges que nous eûmes en dehors du confessionnal sur différents épisodes de ma vie,  m’ouvrit les yeux. J’en venais parfois à me demander s’il avait été à l’école de Freud car il avait de ces astuces qui me faisaient voyager dans les labyrinthes de mon subconscient. Une chose dont je suis sûre est que sans le père Marcel, jamais je n’aurais découvert combien, au plus profond de moi-même j’étais folle amoureuse de Jonas.

Comments (0)

Comments are closed.

error: Content is protected !!