Épisode 10

Mira, tu es ma fille ainée mais tu n’es pas née de ma première grossesse. A l’époque, je n’avais que vingt deux ans et je me suis laissée séduire par un jeune homme qui allait s’avérer être mon geôlier. Un an après notre rencontre, alors que j’entrais dans la vie active à la faveur d’un recrutement dans une société de la place, nous décidâmes de nous marier. Nous nous aimions et étions heureux ensemble. Il avait déjà terminé ses études mais n’avait pas encore d’emploi. Tes grands-parents voyaient d’un très mauvais il cette union mais je ne fis qu’à ma tête. Je prenais soin de notre foyer avec le revenu de mon travail. Pendant près de deux ans, je reversais entre les mains de mon mari l’entièreté du revenu de ma paye. C’est alors que je tombai enceinte et la providence voulut que trois mois après cette heureuse nouvelle, le futur papa devienne à son tour salarié d’une société très prisée. Notre situation sociale changea radicalement et mon mari aussi. Prétextant d’un trop plein de travail, il rentrait tardivement à la maison, s’absentait les week-ends et ne touchait presque pas au repas que je lui servais. La situation ne faisait qu’empirer au jour le jour. Il se mit à me battre pour un oui ou pour un non. Au septième mois de grossesse alors qu’il s’était une fois encore acharné sur moi durant presque toute la matinée, je fus transportée d’urgence à l’hôpital. J’avais une hémorragie interne, des côtes cassées et le pire que je ne pus supporter, l’écographie ne révéla aucun signe de vie de l’enfant que je portais. Le médecin dû procéder à une césarienne pour extraire le petit-être innocent de mon corps. C’était un garçon et il était sans vie. Cette situation n’interpella aucunement mon mari pour qui j’étais désormais une parfaite étrangère. Je souffrais silencieusement. Je ne pouvais même pas en parler à mes parents qui m’en voulaient toujours de ne les avoir pas écoutés. Mon supplice dura jusqu’au jour ou je me retrouvai nez-à-nez avec la source de tous mes malheurs. Elle était toute aussi jeune que moi. Belle, avec beaucoup de classe, elle était issue d’une famille riche et travaillait dans la même société que mon mari. Ce dernier m’annonça devant elle qu’il entendait demander le divorce. Cette décision qui allait apporter un brin de liberté et de quiétude dans ma vie me fit souffrir car je l’aimais éperdument. Je fus priée sans ménagement de plier bagage. L’humiliation était grande et la trahison était sans égale. Je partis de chez lui en jurant que ma vie ne sera que vengeance ».

C’était une longue confession dont les révélations touchaient d’autres périodes de la vie de ma mère. Je la relisais souvent en pensant à elle du fond de ma cellule. Au cours de mon procès, je l’ai d’ailleurs souvent revisitée dans ma mémoire à des moments où je préférais ne pas m’attarder sur les interminables jeux de ping-pong entre les deux avocats qui animaient le procès.

Il est vrai, après les révélations de la vidéo, j’aurais peut-être pu essayer de me défendre mais à quoi cela servirait? Toutes les preuves jouaient contre moi et les rapports passés de police dans de vielles affaires me concernant n’étaient pas de nature à jouer en ma faveur. Etant donné que les arguments de mon avocat avaient très vite été balayés par son confrère de l’accusation, le jury n’avait pas eu de difficulté à se prononcer. Que pouvait bien faire le pauvre avocat? J’ai plutôt joué le jeu de l’accusation.

A présent, je compte deux années depuis que je croupis dans cette prison et jamais je n’ai eu l’occasion de revoir Axel. Aux dernières nouvelles, Rasilda de passage au pays avait proposé de le prendre avec elle. Ma sœur me rassura qu’Axel s’en était retourné à Londres heureux en sa compagnie. Il l’aimait beaucoup et cela ne pouvait m’étonner. Le peu de temps passé avec elle lors de mon exil avait suffi pour qu’il l’appelle désormais maman. J’avoue que j’en étais jalouse. Cette femme a bon cœur. Elle me faisait penser à la sur Maria, toujours enclin à mettre au devant de sa propre personne le bien-être de l’autre. Je ne cesserai jamais de l’admirer. Elle mérite tout mon respect. Après tout ce que je lui ai fait subir elle a encore trouvé le courage d’ouvrir son cœur au seul enfant en désarrois des deux êtres qui lui ont le plus pourri la vie. Ma reconnaissance envers elle est immense. J’aurai souhaité que ma vie ait été bercée dans la douceur de la lumière qui illumine la vie de cette femme.

J’espère qu’elle lira un jour ces pages et qu’elle me pardonnera tout le mal que je lui ai fait. Si elle venait à lire ces lignes, j’espère qu’elle les partagera avec Axel et que ce dernier comprendra que s’il est vrai qu’une fois j’avais tenté d’empoisonner son père, la suite de l’histoire qu’il aurait apprise me concernant, liée à la mort de ce dernier n’était pas vrai.

Je n’ai pas su me défendre car je ressentais mon procès et ma condamnation qui s’en est suivie comme le prix à payer pour mes erreurs passées. Je ne pouvais non plus me battre car je n’avais plus de raison de le faire. Dehors, Jonas que j’aimais tant était mort. Sans lui ma vie avait-elle encore un sens? Ma belle famille me considérait comme une meurtrière et cette fausse vérité avait été disséminée dans l’esprit de mon fils qui à présent me détestait. 
Je n’ai plus qu’un seul mot… Regret.

Le directeur de la prison resta silencieux pendant un moment. Il se leva, se dirigea vers la cellule de Mira puis s’assit sur le lit, plongea dans une méditation qui ne dura que quelques minutes et retourna vers son bureau. Elle avait eu le privilège de bénéficier du luxe de cette prison où l’on avait la possibilité de disposer d’une cellule privée pour peu qu’on ait la possibilité de payer.

De retour dans son bureau, le directeur s’approcha de sa fenêtre qu’il ouvrit, fouilla sa poche pour sortir un briquet que, d’une main tremblante, il approcha de ses lèvres. Il laissa échapper quelques bouffées de fumées, éteignit la cigarette à moitié consumée puis revint à ses occupations. Il remit alors dans une enveloppe les papiers froissés qu’il avait sortis de la poubelle qui se trouvait dans la cellule de Mira. Il se balaya le visage de la main droite, leva la tête comme pour s’adresser au ciel.  »Elle était donc innocente… » se dit-il en bouclant son rapport en ces termes : « Tentative de suicide constatée ce jour… Prognostic vital engagé ».

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